Le coït : approche éthologique

par | Juin 19, 2021 | Le couple, Sexologies | 0 commentaires

Article paru initialement dans le numéro 1881 de la revue Médecine et Hygiène, du 3 avril 1991.

L’absence de références d’ordre phylogénétique dans la littérature sexologique contemporaine invalide notre compréhension de la sexualité humaine et nos prétentions thérapeutiques. C’est à l’approche éthologique que l’on doit faire appel pour mettre à jour les termes d’une « communauté génétique » liant pratiquement tous les primates entre eux en ce qui concerne la stéréotypie des conduites copulatoires, à savoir que la « prématurité » de l’éjaculation constitue sans nul doute une constante, de même que l’absence d’orgasme « spontané » chez les femmes.

Cet héritage phylogénétique tient lieu de toile de fond sur laquelle vient en surimpression s’ajouter le développement individuel, tributaire d’une ontogenèse psychophysiologique et des normes socioculturelles.

L’éthologie, illustrée principalement par l’étude objective du comportement chez l’animal, peut logiquement s’appliquer à l’homme et aboutir à une compréhension « opérationnelle » de ses actes, et plus spécialement de ceux qui ont trait à ses fonc­tions biologiques essentielles et ceux impliqués dans les pro­cessus de communication. En pratique, cette recherche s’appli­que à dresser une nomenclature des séquences comportemen­tales spécifiques, à étudier leur filtration par rapport aux schè­mes comportementaux analogues chez l’animal, à tracer les li­mites d’« unités d’action » universelles dans l’espèce humaine.

Inconnue des premières générations de sexologues, l’appro­che éthologique de la sexualité humaine s’impose désormais comme un complément incontournable du savoir scientifique d’obédience psychophysiologique. C’est en définitive l’apport indispensable qui faisait encore défaut au chercheur pour pro­poser une définition intégrale du « rapport sexuel », point de départ des études cliniques et des protocoles thérapeutiques.

Introduction

C’est à Tinbergen que l’on doit le premier exposé d’ensemble de la doctrine éthologique initiale (« The Study of Instinct » 1951) basée sur l’étude des comportements génétiquement programmés.

Lorsque Lorentz publie à son tour en 1965 son important recueil d’observations portant essentiellement sur les poissons, les insectes et les oiseaux, et débouchant sur l’étude des « apti­tudes héréditaires » dévouées à l’apprentissage, autrement dit sur l’affirmation qu’il existe des dispositions innées à appren­dre, les biologistes du comportement travaillant eux sur les mammifères furent moins facilement gagnés par les notions de spécificité des stimuli signaux, voire par la réalité même des mécanismes innés de déclenchement. Comme l’écrit François Bourlière, l’éternelle querelle de l’inné et de l’acquis rebondit avec l’ouvrage de Lorentz sur l’agression, dans lequel ce com­portement est considéré comme une pulsion fondamentale, au même titre que la faim, la soif et le sexe.

C’est en réalité Eibl-Eibesfeldt qui propose le premier le ter­me d’éthologie humaine, en 1966, pour désigner l’étude des comportements humains sur un mode « distancié », objectif, ra­dicalement indifférent à la « sympathie » qui guide l’observation de l’ethnologue, et particulièrement méfiant vis-à-vis des ten­tatives de « compréhension » des psychologues. Comme par définition la recherche en éthologie se fait sur le terrain, aux côtés des autres « observateurs », la radicalisation des méthodes de travail et des hypothèses s’efface au profit d’une contribution mutuelle aux questions essentielles posées par la comparaison des civilisations et la délimitation de l’héritage phylogénétique.

Il n’en demeure pas moins que la question du capital géné­tiquement opérationnel, commun à tous les hommes, modulé par les structures culturelles mais conforme aux schèmes com­portementaux des primates, est bel et bien prééminente en matière de sexualité, à l’interprétation psychosociologique, éco ethnologique, et naturellement simplement physiologique. C’est cette voie, étroite de la synthèse non pas conceptuelle mais plutôt à visée didactique, qu’emprunte un auteur comme Boris Cyrulnik avec l’intention affichée d’aboutir à un savoir véritablement « anthropologique ».

Le caractère récent — et quelque peu dérangeant pour les adeptes du manichéisme conventionnel du « tout » organique face au « tout » psychogène — de cette nouvelle lecture des « ac­tions » des êtres animés, explique peut-être que les questions sexuelles humaines n’aient été qu’effleurées. Une approche éthologique de la sexualité humaine devrait donc produire une « syntaxe » des conduites érogènes s’appuyant sur les trois di­rections de recherches déjà énoncées par Darwin :

  • l’observation impartiale des systèmes comportementaux et l’inventaire des éléments qui les constituent ;
  • l’approche phylogénétique qui dresse la liste des analogies et des spécificités ;
  • l’interprétation téléonomique (selon Colin Pittendrigh) qui s’interroge sur la « fonction sélective » d’une conduite mo­dulant la survie de l’espèce.

A priori, un tel déplacement des postes d’observations et des préjugés dogmatiques n’est ni validé ni même souhaité. Com­ment démontrer que l’éthologie peut désenclaver demain l’étu­de « globale » de la sexualité ? Le coït est, avec les conduites de cour, l’unité comportemen­tale qui convient le mieux à cette démarche, tant les similitudes sont « évidentes » entre de si nombreuses espèces et par consé­quent, les risques de dérapages méthodologiques minimisés.

L’instinct et l’apprentissage

Du point de vue biologique, l’unité qui relie l’activité coïtale à un patrimoine commun à l’animal et à l’homme c’est évi­demment la fécondation, mais c’est aussi sa ritualisation des séquences comportementales qui permettent de la mener à bien. En effet, chez toutes les espèces animales disposant d’un minimum de socialisation des rapports individuels la copula­tion est « compliquée » d’une fonction communication bien éloi­gnée en apparence de sa vocation purement fertilisante — com­munication qui module l’établissement des rangs hiérarchi­ques, apaise l’agressivité, renforce les liaisons interindividuel­les. C’est évidemment le repérage des analogies entre les dif­férents paramètres de ce dernier aspect de l’accouplement chez l’homme et (pour renforcer encore les ressemblances) les autres primates, qui constituent l’apport essentiel de l’éthologie. Or, les résistances intellectuelles ne manquent pas, pour aborder ces analogies de façon constructive, l’une d’entre elles et non des moindres, consistant à leur opposer comme fin de non re­cevoir le fait que chez l’homme, pensée conceptuelle et langage articulé ont radicalement modifié les rapports de l’individu à son patrimoine de stéréotypes spécifiques en « créant » les différentes catégories de traditions culturelles. En clair, le langage invente l’érotisme, en opposant à l’instinct les contraintes de l’imagination et du symbolisme. Certes. Mais s’agissant du coït, je l’ai déjà dit, la part d’ « invention » est bien illusoire : il y a ou il n’y a pas pénétration, suivie ou non d’éjaculation, un point c’est tout. On peut dire qu’ici la méthode éthologique fonctionne à l’état pur, car l’intelligence et la tradition ne peu­vent modifier le déroulement ordonné des actes et des enjeux physiologiques. La copulation est bel et bien chez l’homme le comportement de « retour » à l’état biologique primaire, du double point de vue déjà énoncé, de la fécondation et de la ritualisation.

La querelle usuelle entre l’« inné » et l’« acquis » est un faux problème puisque tous les paramètres innés de comportement acquièrent une spécificité « personnelle » au fur et à mesure que l’individu devient adulte. Le mécanisme d’ontogenèse de ces acquisitions « vitales » — mais aussi culturelles — part donc du patrimoine de schèmes « instinctifs » pour aboutir à leurs « spé­cialisations », spécialisation qui a pour but en somme d’en ac­croître la rentabilité et de leur donner du « sens ». Qu’en est-il du coït ? La sexualité humaine s’est-elle affranchie de ces ré­seaux d’émancipation programmée et « inconsciente » qui dic­tent la copulation des autres vertébrés ?

Je crois que la réponse est non. Sur cette séquence particu­lière de « la vie sexuée » l’observation éthologique est formelle : le coït humain peut être étudié avec les mêmes outils métho­dologiques et techniques que le coït des primates supérieurs. Ne prétendons pas « réformer » la totalité des connaissances concernant la fonction érotique humaine dans son ensemble ; que ces outils valident l’étude d’un de ses éléments paraît déjà assez fécond : rechercher et définir la « composition génotypi­que » des différents comportements copulatoires pour aboutir à un « plus petit dénominateur commun », c’est-à-dire définir la norme à partir de laquelle se construisent depuis 40 000 ans les apprentissages et les inhibitions.

Le coït normalement humain

« Instinct » et « apprentissage » renvoient la réflexion à un stade figé et catégorique de l’approche psychologique des comportements — à laquelle ont cédé faute de mieux les pre­miers éthologues ; à la suite de Hinde (1975) aujourd’hui, on conçoit un déchiffrage beaucoup plus nuancé des conduites à partir de la notion de « mécanisme inné de déclenchement » (MID), similaire à la découverte des realising factors en en­docrinologie. Ainsi, le coït peut-il être « analysé » en amont du passage à l’acte en un certain nombre de mécanismes innés de déclenchement phylogénétique qui, en interaction avec l’environnement écologique et social du couple, vont aboutir à son succès opérationnel et symbolique.

Prenons un exemple : un patient âgé de 27 ans consulte pour anéjaculation intravaginale primaire ; l’histoire sexuelle est pauvre, toute organicité, puisque la masturbation aboutit à une éjaculation (bien que la pratique n’en soit pas assidue), mais l’interrogatoire révèle que la pénétration n’est suivie d’« aucun mouvement de va-et-vient »… épuisant pour ainsi dire l’érection dans la plus parfaite immobilité. Ces cas de figures ne sont pas exceptionnels : va-t-on persister à croire que le coït est « ins­tinctivement » performant ? Autre exemple célèbre, l’« éjacula­tion prématurée » et les idées reçues qui déconcertent les can­didats malchanceux au bonheur : peut-on continuer à croire que le coït est, à l’inverse ici, malléable à souhait ? L’approche dogmatique est une chose — que l’on peut récuser si nécessaire, mais l’expérience clinique en est une autre : on doit admettre que l’accouplement des primates, et des hominiens dans leur communauté génétique patente, s’organise autour d’un noyau « incompressible » de mécanismes identiques.

Écartant l’hypothèse restrictive d’un déterminisme biologique au sens strict, mais, reconnaissant que les primates (notam­ment) ne s’accouplent pas n’importe comment, n’importe quand ni avec n’importe qui, il faut bien se demander com­ment se construit le comportement « compulsif » à partir du gé­notype.

Soit au départ chez l’homme donc, quelques MID, un envi­ronnement qui joue un rôle de « capacitation » des pulsions pri­maires, des apprentissages qui activent les schèmes gestuels, l’acculturation qui oblige à obéir à une ritualisation donnée… et le coït s’achève par l’éjaculation et l’abolition du désir mas­culin. Le « noyau dur » du coït, c’est donc l’organisation phy­logénétique des MID qui le constitue, la suite des événements est affaire de hasard… et de traditions. Quels sont donc ces « releasing factors » comportementaux ? Quelles sont ces carac­téristiques « obligatoirement » observées chez tous les indivi­dus ? De tels paramètres sont-ils quantifiables ?

Contre toute attente, le descriptif des unités comportemen­tales constituant le coït se limite à seulement trois schémas : les positions d’intromission, les mouvements de stimulation, la durée de chaque séquence. L’éthogramme s’établit donc en ob­servant « ce qui se passe » pour tel ou tel groupe d’individus, l’élaboration théorique se développant ensuite en cherchant à établir des rapports analogiques interspécifiques. Comme on le voit, l’éthologue n’apporte aucune « réponse » à propos des mo­tivations, des censures et des récompenses tout au plus vient-il compléter ses observations de paramètres tenant compte de l’environnement de l’accouplement (où, quand, avec qui — ce qui pose « froidement » la question des « copulations » homo­sexuelles — souvent ?) et des rituels que lui impose le groupe social animal ou humain.

Somme toute, je dirai que le coït des primates (et des mam­mifères euthériens) obéit à la règle des trois unités : unité d’ac­tion, la « fusion des corps » — unité de lien, les zones génitales — et unité de temps, la durée de l’acte. Ford et Beach, en analy­sant ces trois séries de paramètres chez 191 sociétés humaines, parviennent à établir un éthogramme provisoirement éloquent quant à la stabilité des stéréotypes « de base » tout en observant un nombre de variétés considérables dans l’organisation « scé­nique » du passage à l’acte. Trop proche du travail, de l’anthro­pologue cette observation doit être enrichie par la prise en considération d’une synthèse comme je l’ai dit « en amont » de l’acte analysé : le nouvel éthogramme établissant désormais l’inventaire des MID (mécanismes innés de déclenchement) comme facteurs universels de « solidarité comportementale » intra et interspécifique.

À la règle explicite, des trois unités d’action, peut-on asso­cier trois programmes de conduite génétiquement disponibles ? La double intégration, à la fois physiologique et sociale, d’une activité aussi essentielle à la survie de l’espèce ne peut être que placée « sous tutelle » phylogénétique. En effet, trois MID pa­raissent impliqués, dans le déroulement coordonné et efficace de l’accouplement, mécanismes nécessaires et suffisants :

  • une propension compulsive à coordonner l’activité neuro­musculaire pour introduire la verge dans le vagin ;
  • chez le mâle, l’activation des schèmes moteurs des mouve­ments coïtaux rythmés et ininterrompus ;
  • chez le mâle encore, la programmation du déclenchement de l’éjaculation dans des délais fixes et stables pour chaque es­pèce.

Ainsi donc, le « rapport sexuel » humain est-il tributaire de façon invincible d’un programme inné d’adaptation comportementale dont l’objectif ultime demeure naturellement la fécondation. Chez l’homme, et dans toutes les sociétés connues, la pratique du coït est ritualisée de façon telle que l’empreinte des grilles comportementales génoty­piques ne sont pas visibles.

C’est, en conclusion, cette lecture du « plan directeur » de l’activité coïtale que propose l’éthologie au sexologue : des conditions sociobiologiques identiques chez des pri­mates (facteurs communs de causalité) déclenchent des comportements copulatoires analogues ; sollicités par des facteurs communs d’environnement, trois mécanismes innés de déclenchement permettent en dehors de tout apprentissage d’aboutir au succès du coït. La ritualisation de l’accouplement module la stéréotypie des séquences comportementales chez l’animal sans jamais sortir véritablement des limites de l’ontogenèse. Chez l’homme, l’acculturation permet en principe une évasion « théâtralisée » des prédispositions innées, mais cette prise de pouvoir de l’intelligence sur l’« instinct » a des limites bien plus pondérées qu’on ne veut l’admettre – du moins dans notre culture occidentale.

L’érotisme – qui est la forme la plus accomplie de la ritua­lisation – inscrit la sexualité humaine dans un « devenir », dans une distanciation de plus en plus radicale par rapport à la pro­grammation génotypique, mais le niveau phylogénétique de l’Homme n’est pas (encore) assez élevé pour que les paramètres psychologiques et culturels qui codifient ses comportements sexuels le hissent véritablement hors des zones phylogénéti­quement actives chez tous les primates. Une telle « fraternité » n’est peut-être pas « convenable » mais il n’y a pas le choix ; en pratique, cette prise de conscience d’un niveau irréductible d’adaptation du coït aux exigences de l’environnement psycho­social, devrait inspirer plus de modestie aux entreprises « cu­ratives » en la matière : il y a des limites au-delà desquelles le ticket thérapeutique n’est plus valable…

Bibliographie

  • Bourlière F. : Des éthologistes récompensés : un signe des temps, La Recherche en Éthologie, Seuil, Paris, p. 16, 1979.
  • Cyrulnik B. : Mémoire de singe et parole d’homme, Hachette Éditeur, Paris, 1983.
  • De Lannoy J.-D. et Feyereisen P. : L’Éthologie humaine, P.U.F., Que sais-je ? N° 2339, 1987.
  • Eibl-Eibesfeldt J. : Éthologie, Biologie du comportement, Éditions Scientifiques, Jouy-en-Josas, 1972.
  • Eibl-Eibesfeldt J. : L’homme programmé, Flammarion, Paris, 1976.
  • Eibl-Eibesfeldt J. : Par delà nos différences, Flammarion, Paris, 1979.
  • Ford C.-S. et Beach F. : Patterns of Sexual Behavior, Harper-Brothers, New York, 1951.
  • Hinde R.-A. : Le comportement animal, P.U.F., Paris, 1975.
  • Lorenz K. : L’agression, une histoire naturelle du mal, Flammarion, Paris, 1969.
  • Lorenz K. : Les comportements animaux et humains, Seuil, Paris, Collection « Points », 1979.
  • Morris D. : Le singe nu, Grasset, Paris, 1967.
  • Morris D. : Le zoo humain, Grasset, Paris, 1969.
  • Morris D. : L’éthologie des primates, Éditions Complexe, Bruxelles, 1978.
  • Pittendrigh C. S. : Circadian rhythms and the circadian organization of living systems, Cold Spring Harbor. Symp. Quant. Biol. 25, 159, 1960.
  • Tinbergen N. : The Study of Instinct, Clarenden Press Editor, Oxford, 1951.

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