Médecine et sexologie : bientôt le divorce

Maternité et fonction érotique
21 mars 2016
ATELIER du mercredi
22 mars 2016
Tous sexologues ? Force est de constater aujourd’hui que la vulgarisation des protocoles réduit la sexologie à son plus petit dénominateur commun : la culture de la performance. Même les plaignants ont appris par cœur le vocabulaire de leur réquisitoire et réclament une réparation immédiate de leurs défaillances. A ce niveau d’attente minimaliste point n’est besoin de faire preuve d’un savoir-faire exceptionnel et les compétences requises sont diluées dans un méli-mélo autodidacte auquel est aussi convié le médecin, maillon faible d’un commerce courtisé par les laboratoires.

L’éloge de la déception

L’emprise qu’exerce désormais sur la sexothérapie le label de santé sexuelle est un leurre à plus d’un titre. Du point de vue clinique la pénurie de bonheur n’est pas une maladie. La disqualification des désirs et le paiement des amendes pour conduite en état de carence affective, ne sont pas déductibles des impôts sur la mauvaise santé : l’inflation des offres de soins ne peut changer la nature des problèmes soulevés par la malchance, le mauvais choix de partenaires, les chamailleries, l’ignorance, la vanité, les rancœurs ou la sottise. Les pannes "génito-érotiques" sont principalement des artefacts de l’existence. Entretenir l’illusion de les réparer sous prétexte que les progrès de la recherche biomédicale donnent accès désormais à des thérapeutiques efficaces sur le plan organique relance un débat inauguré il y a cinquante ans dans le cénacle des psychiatres. Qu’on se souvienne. Henri Laborit (1914-1995) crée la surprise en 1952 en découvrant le premier neuroleptique, le Largactil, suivi en 1957 par Roland Kuhn qui invente le Tofranil, antidépresseur ancêtre d’une généalogie illimitée de remèdes des troubles de l’humeur, de tranquillisants, d’anxiolytiques et consorts. Les "pilules de l’âme" sont nées, mais leur succès ne cesse d’inspirer depuis la résistance hostile des professionnels du verbe…
En pratique, les têtes de gondole Viagra, Cialis, Edex, Priligy…
viennent graver leur empreinte sur les protocoles d’accueil et de soins depuis bientôt vingt ans. Dès lors, le clivage est consommé entre les tenants de la médicalisation stricto sensu et les adeptes des prises en charge plus empiriques.

L’augure d’un compromis est un effet d’annonce marketing. Pronostiquer par exemple qu’une cure brève d’inducteurs per os de l’érection peut relancer la mécanique libidinale et permettre au "blessé de l’amour" de faire peau neuve, est évidemment utopique.

C’est néanmoins à ce jeu de cache-cache qu’est convié le généraliste, or, prescrire par défaut n’est pas secourir.
Si d’importants outils mathématiques ont été mis en œuvre pour évaluer le degré de satisfaction des consommateurs d'aphrodisiaques pharmaceutiques, l'accès à une plus grande liberté de parole n'agit pas en faveur d'une valorisation notoire de l'image des praticiens. Le pouvoir de signer une ordonnance comble finalement l'attente des patients... et abrège l'interrogatoire. Dans le cas d'une dysérection par exemple, 72% des généralistes interrogés persistent à convoyer leurs patients vers leur correspondant urologue. Or, pour 85% d’entre eux, ce désistement ne s’imposerait plus s’ils pouvaient accéder à une formation continue adéquate. En somme, la déception de se sentir marginalisés faute de temps et de contrepartie financière, les pousse à diagnostiquer sans preuves, et à prescrire sans assurance d’avoir compris les enjeux de la demande.

Les nouvelles frontières de l’exclusion

L’engouement pour les nouvelles thérapies esquive en effet le respect de préceptes essentiels que formule l’article 7 du code déontologie : « le médecin doit écouter, examiner, conseiller ou soigner avec la même conscience toutes les personnes quels que soient leur origine, leurs mœurs, leur situation de famille, leur appartenance ou leur non-appartenance à une ethnie, une nation ou une religion déterminée {…} ». En pratique, le voyage au cœur de la souffrance intime se fait à deux vitesses selon que l’on dispose ou non des ressources financières pour l’assurer, mais aussi d’un Q.I. correct, d’un parler compréhensible… Cette "sélection à l’embauche" des patients opère un tri en fonction des revenus et du niveau d’exclusion sociale. En "andrologie" le coût des honoraires ajouté à celui d’éventuelles explorations complémentaires et d’une ordonnance mensuelle de produits réputés, équivaut à 20% du SMIG.
C’est bien en effet sur le terrain disons, de la consolation récréative, que veulent s’exprimer des hommes et des femmes en errance affective et érotique. Le peuvent-ils en toute confiance, en toute liberté ? N’est-ce pas trop facile et sécurisant pour le corps médical de conclure que son public n’ose pas encore parler à voix haute de sexualité parce que les tabous sont encore vivaces, les mentalités encore immatures ? Et si les tabous n’étaient pas dans ce camp-là, mais dans celui des praticiens ? Et si c’était l’impréparation psychologique des médecins qui dissuadait les patients de les guider dans le no man’s land de leurs fantasmes et de leurs péchés ? Confrontée à un domaine factuel et imaginaire à prédominance morale, au voisinage des questions des émotions et au huis clos de la jouissance, la sexologie peut-elle prétendre aujourd'hui devenir une "spécialité" exclusivement médicale ? La sexualité se manifeste par un corps à corps à l’épreuve des mots : le sexologue se doit d’être bilingue. Dans ce cas, il se fait souvent l’unique traducteur en langage courant des tensions opaques, des enchaînements illicites, des chagrins cruels qui abîment les êtres qui lui ouvrent leur porte. Bilingue, parce qu’il faut transcrire la parole des patients, décoder la fiction de leur plainte en décision curative, traduire l’indicible de la fonction érogène en conformité avec un panorama diagnostique bien inapproprié… C'est la raison pour laquelle les promesses de "guérison" sont frauduleuses ; qui prétend grandir sous traitement ? Or, que trahissent les fiascos intimistes si ce n’est un hiatus de la construction de l’idéal du moi ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

//]]>