Contraception et sexualité

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La contraception n’a fait son entrée officielle dans la vie privée des français que depuis 40 ans, soit guère plus d’une génération. Symbole de conquête féministe et de défense des libertés individuelles, la possibilité effective de « contrôler les naissances » est aujourd’hui indissociable de l’émancipation de la sexualité dans une société moderne. Mais ironie de l’histoire, le nombre des interruptions de grossesses n’a pas chuté, l’observance des prescriptions est aléatoire, les résistances d’ordre confessionnel renforcées : garantie d’innocuité non tenue ? Échec des dispositifs d’information sexuelle ? Non, des enjeux d’ordre intimistes témoignent ainsi indirectement de la presbytie des prescripteurs : vanter les mérites de la contraception, certes, mais pour différer quel désir d’enfant ? Afin de combler quelle fonction érotique ? La question sexuelle plombe les statistiques parce qu’elle est trop souvent escamotée, refoulée, boycottée, censurée. Prévenir ce risque de désillusion est pourtant accessible sur simple demande : « alors, heureuse ? ».

« Pour le bien de la Nation française»

Au commencement de cette épopée révolutionnaire qu’illustre le droit pour tous à une maîtrise efficace de la fertilité, il y a l’épouvante de la guerre de 1914-1918 : un million et demi de morts au combat, trois millions de blessés, sur une population de quarante millions de français en 1914. Pour comprendre la longue, très longue latence de la légalisation en France de l’accès aux méthodes modernes de contraception, et discuter ses tâtonnements, il faut adopter une vue d’ensemble de son histoire. Je pose l’hypothèse que les courants d’opinion qui l’ont traversée, que les tensions politiques qui l’ont planifiée, ne sont pas taris et qu’ils agissent encore de nos jours pour en biaiser sa diffusion. Deux postures idéologiques confluent au lendemain de la Guerre pour bannir toute forme de restriction de la natalité. Opposant obstiné des thèses néo-malthusiennes de Paul Robien (1837-1912) –qui ouvre à Paris en 1889 le prototype d’un centre de planification familiale- Jacques Bertillon (1851-1922) inspire toute une génération de militants « populationnistes » qui brandissent l’opprobre de la dénatalité française. A ce volet, traversé de thèmes confessionnels, s’adjoint dès 1919 la prise en compte d’une réalité démographique calamiteuse : à la saignée sur le champ de bataille s’ajoute l’hécatombe dans les berceaux. L’épidémie de typhoïde en 1914 et de grippe espagnole en 1918 font grimper la mortalité infantile (nombre de décès avant le premier anniversaire) au taux inouï de 147/1000 ! Il est de 3,6/1000 actuellement. Pour des motifs qui sont incomplètement connus le baby boom escompté est un feu de paille. Les gouvernements de l’après-guerre, de Raymond Poincaré à Paul Deschanel, soufflent le chaud sur des mesures incitatrices à la constitution de familles nombreuses : création d’un Conseil supérieur de la natalité, allocations spéciales aux « familles méritantes » d’au moins neuf enfants ; c’est insuffisant. La dépopulation met aussi en exergue le péril vénérien et surtout l’avortement, qui est évalué entre 100 et 400 000 par an, contre 60 000 en 1913… Le 31 juillet 1920, une loi est proclamée « afin de protéger les intérêts supérieurs de la Nation » qui va paralyser pendant cinquante ans non seulement le recours à l’avortement mais aussi toute démarche d’information et de distribution des moyens anticonceptionnels.
 
En effet, la « révolution sexuelle » n’aura pas lieu.
 
Cet héritage est encore lourd à porter aujourd’hui parce qu’il traverse dès 1939 des crises graves de la société civile qui prennent la politique familiale en otage. Plus de trente années de maturation politique seront encore nécessaires après guerre pour que d’âpres débats parlementaires aboutissent le 4 décembre 1974 à l’étape législative finale de l’application des principes énoncés par la loi Neuwirth du 28 décembre 1967. Le 17 janvier 1975, sous l’impulsion mémorable de Simone Veil, ministre de Valéry Giscard d’Estaing, l’abrogation de la loi de 1920 est un fait acquis : les perspectives qu’elle légitime de choisir sa descendance, les avancées scientifiques qu’elle autorise, la liberté et la diversité des rapports sexuels qu’elle favorise, déclenchent un soulagement prévisible. La liberté d’agir sexuellement à sa guise est néanmoins subordonnée à des contraintes qui, pour relever du sens commun, n’en atténuent pas moins le sentiment de triomphe républicain. En effet, la « révolution sexuelle » n’aura pas lieu. La libération des femmes est un affranchissement tarifé : l’Etat garde la main en subordonnant le libre échange des sexes à l’approbation du corps médical. A propos des questions de population toute démocratie laïque n’a pas d’autre alternative : si le clergé ne maintient pas l’ordre moral, ce sera à la Faculté de le garantir.

La fête des mères

La contraception n’a donc jamais été, et ne sera jamais une prescription ordinaire. Les recommandations de bonnes pratiques édictées par l’Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé (ANAES, décembre 2004) tablent sur une vigilance accrue du praticien concernant les contre indications cliniques, et sur une écoute plus attentive des desiderata des patientes en pointant l’ambivalence de leur demande de « fécondité différée ». Il est habituel d’évoquer aujourd’hui l’opposition entre les motivations énoncées en consultation et un désir de grossesse plus ou moins refoulé. C’est à la prévalence des nombreux « actes manqués » dans l’observance des méthodes contraceptives que l’on doit en effet d’aborder l’épidémiologie des grossesses accidentelles avec des modèles théoriques d’inspiration psychanalytique. En pratique, le niveau de performance et de sécurité des prescriptions, leur facilité d’obtention et leur faible coût, la généralisation de l’information, l’implication directe des adolescentes et des femmes de plus de 40 ans dans ces dispositifs de santé publique, engage donc la totalité de la population féminine dans un « corps à corps » avec sa fécondité. Pour des motifs aussi ambigus, mais opposés à ceux auxquels s’adossaient les injonctions natalistes du siècle dernier, la société reprend le contrôle de la sexualité en dictant de nouvelles injonctions comportementales. Au nom d’un devoir d’ingérence salutaire, le corps social traque les coïts frauduleux, assiège les rêveries juvéniles, ravitaille les quadragénaires en fantasmes biberonnants, pour que l’enfant naisse réellement « le moment venu ».
Loin des élans va-t-en-guerre de la première génération de féministes utopistes, les femmes d’aujourd’hui sont prises en étau entre deux poussées démagogiques, la première décline l’héritage du modèle nataliste qui a été en vigueur pour leur propre mère, la seconde les enjoint de discipliner au grand jour leur pouvoir fécondant. Omnipotentes, les normes sociales sont aussi devenues méconnaissables : le procédé qui consiste d’un côté à doter la sexualité d’une garantie médicale de la débauche, tout en blâmant de l’autre la désobéissance civique du refus définitif d’enfant, est purement machiavélique. Après avoir été conquise comme « un droit », la contraception deviendrait-elle « un devoir » ? Des représentations contradictoires de l’idéal socialement correct expliquent en partie les défauts de vigilance qui débouchent sur des grossesses « non programmées ». La loi ne punit plus les imprudentes, la loi n’oblige pas (encore) les couples à se prémunir du risque, la loi ne fixe pas le nombre d’enfants à naître, mais comme l’écrit André Gide « la soi-disant liberté de pensée reste parfaitement illusoire ». Comment sortir de cette double contrainte en consultation de pratique quotidienne ? Comment conseiller sans se résigner à limiter l’entretien à des considérations purement cliniques ? En première intention, un authentique accompagnement ne peut se tenir à l’écart de la question du stress qu’impose généralement ce brouillage des valeurs sociales auxquelles chacun souhaite plus ou moins se conformer.
La complexité de cette confrontation est un défi à la propension de banaliser la prise en charge de demandes d’accompagnement plus exigeantes, plus critiques parfois. « Tendre la perche » à celles et ceux qui au-delà de leur désir de précaution, souhaitent en repérer toute la dimension d’absolu, d’humanisme éclairé, consiste par exemple à débattre ensemble de la différence entre désir d’enfant et désir de grossesse, besoin de se réaliser comme femme, face au besoin de s’épanouir comme mère… Les femmes médecins consacreraient plus de temps que leurs collègues masculins à cette ouverture du dialogue médical sur l’intimité et ses secrets d’alcôve : question de confraternité d’âme sans doute.

« Je t’aime, moi non plus »


Jacques Waynberg

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